mercredi 21 septembre 2011


Affaire Takieddine :
Les pièces qui accablent les hommes du Président

Médiaparte

Par Fabrice Arfi et Karl Laske
Les juges se sont emparés du scandale et se rapprochent désormais dangereusement du plus haut niveau de l'Etat. Une semaine après la mise en examen du marchand d'armes Ziad Takieddine par le juge Renaud Van Ruymbeke, deux proches du président de la République ont été interpellés et placés en garde à vue, lundi et mardi, par les policiers
de la Direction nationale des investigations financières (Dnif).
Le premier, Thierry Gaubert, 60 ans, son très proche collaborateur à la mairie de Neuilly puis aux ministères du budget et de la communication jusqu'en 1995, aujourd'hui conseiller du président du groupe Banques populaires-Caisse d'épargne, a été marié à la fin des années 1980 par Nicolas Sarkozy ; le second, Nicolas Bazire, 54 ans, aujourd'hui n°2 de LVMH, le groupe de luxe du milliardaire Bernard Arnault, a été le témoin de mariage du président avec Carla Bruni.
N. BazireN. Bazire© Reuters
Tous deux membres du premier cercle du chef de l'Etat, MM. Gaubert et Bazire ont aussi en commun d'avoir été au cœur du dispositif de la campagne présidentielle d'Edouard Balladur en 1995 et d'avoir connu et fréquenté Ziad Takieddine, l'homme clé des financements parallèles mis en place à cette époque.
Sur les photos dévoilées début juillet par Mediapart, Thierry Gaubert apparaît fréquemment parmi les intimes du marchand d'armes, invités sur son yatch ou dans sa propriété du cap d'Antibes, au moins jusqu'en 2005. Parmi ces invités : Jean-François Copé, Brice Hortefeux, et le casinotier Dominique Desseigne, le propriétaire du Fouquet's, où Nicolas Sarkozy fêtera son élection en 2007.
Ziad Takieddine est aujourd'hui l'ami encombrant de la droite française. Imposé par le gouvernement Balladur comme l'intermédiaire des marchés de ventes des sous-marins au Pakistan et des frégates à l'Arabie, M. Takieddine et ses associés auraient encaissé près de 140 millions d'euros de commissions occultes, entre 1994 et 1998 – dont 91 millions d'euros sur les frégates saoudiennes, ainsi que le prouvent les documents publiés par Mediapart.

Le nom de M. Takieddine apparaît sur des avis de paiements ainsi que sur des lettres d'ouverture de comptes. Les juges Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire l'ont logiquement mis en examen pour« complicité et recel d'abus de biens sociaux », la semaine dernière.
Comme Mediapart l'a révélé, un témoin a indiqué, le 8 septembre, aux enquêteurs de la Dnif avoir eu connaissance de transports de fonds opérés en 1994-95 par Thierry Gaubert et Ziad Takieddine. Selon ce témoin, Hélène Gaubert, l'épouse de l'ancien collaborateur de Nicolas Sarkozy, ces espèces récupérées en Suisse et transportées dans de volumineuses valises ont été remises en mains propres à Nicolas Bazire, ancien directeur de cabinet et de campagne d'Edouard Balladur.
Lundi 19 septembre, Mme Gaubert, princesse de Yougoslavie, a réitéré ses accusations
 devant le juge Van Ruymbeke.

Bazire, Sarkozy et la « grosse opération »

Nicolas Bazire, interpellé mercredi au petit matin par les policiers, apparaît depuis plusieurs mois dans le dossier des juges. En tant que directeur de cabinet du Premier ministre, il a joué un rôle de premier plan lors des négociations financières des marchés d'armements dans le viseur des juges.
Interrogé comme témoin par la police dans l'une des affaires de financement du Parti républicain, Ziad Takieddine signalait déjà en 1998 la présence de Nicolas Bazire lors des pourparlers secrets, dont il affirmait alors n'avoir été que « le traducteur ». « En ce qui concerne les deux rendez-vous à Matignon, M. Balladur était assisté de M. Nicolas Bazire », avait-il ainsi déclaré.
En réalité, Nicolas Bazire semble avoir été omniprésent lors de ces négociations de l'ombre (voir document ci-dessous). Le 30 octobre 1993, le 18 novembre 1993 et le 1er janvier 1994, le directeur de cabinet s'entretient avec les intermédiaires, qui vont obtenir un pourcentage de 8% sur tous les marchés signés par le gouvernement Balladur avec l'Arabie saoudite. Du jamais vu.

Selon un document saisi par la police au siège de la Direction des constructions navales (DCN) et dans une fiduciaire luxembourgeoise (voir ci-dessous), Nicolas Bazire, depuis Matignon, et Nicolas Sarkozy, alors ministre du Budget, depuis Bercy, auraient également supervisé et validé la création d'une société-écran, baptisée Heine, destinée au versement des commissions promises au réseau de Ziad Takieddine,
dans le marché des sous-marins pakistanais.
« Nicolas Bazire, directeur de cabinet du premier ministre est d'accord », signale ce document, qui évoque également « une grosse opération » pour « payer campagne BAL».
Plusieurs témoins, ex-membres de la cellule trésorerie de la campagne d'Edouard Balladur, ont en outre souligné devant les juges et les policiers l'importance de Nicolas Bazire dans le dispositif de financement. « M. Galy Dejean (trésorier de la campagne) rendait compte soit à M. Bazire, soit à M. Balladur »,a par exemple déclaré Raymond Huard, précisant : « Pour moi les grosses sommes arrivaient dans le coffre de Nicolas Bazire. »
« Pour moi, M. Galy-Dejean était le responsable financier de la campagne, M. Sarkozy était le penseur politique. M. Bazire était le coordinateur des différents intervenants », 
 a déclaré de son côté le commissaire aux comptes, Gérard Bienaimé. Et quand le juge interroge M. Galy-Dejean, le trésorier, sur le dépôt de 7 millions de francs en grosses coupures sur le compte de campagne, le trésorier répond qu'il ne voit pas « qui d'autre » que M. Balladur et Nicolas Bazire en auraient pris la responsabilité.


Le rôle de Brice Hortefeux

Dans cette organisation, Brice Hortefeux, déjà fidèle collaborateur de Nicolas Sarkozy à Neuilly et à Bercy, avait la charge de la« cellule meetings », d'où provenaient aussi des espèces acheminées au siège de campagne. « Il s'agit du poste le plus litigieux et le plus opaque » des comptes de campagne, ont d'ailleurs signalé les policiers dans un rapport.
« Nous n'avons retrouvé aucun bordereau de dépôt concernant les collectes en espèces dans les archives du compte de campagne de M. Balladur», notent-ils.
Brice Hortefeux et Ziad Takieddine.Brice Hortefeux et Ziad Takieddine.© Photo Mediapart

Alors qu'il a contesté publiquement avoir connu Ziad Takieddine en 1995, M. Hortefeux, qui est aussi un intime de Nicolas Bazire, fait néanmoins partie des personnes que le marchand d'armes a l'interdiction de rencontrer, depuis sa mise en examen, mercredi.
Décrypté lors d'une perquisition en 2010, le répertoire de l'I-Phone de M. Takieddine faisait apparaître son nom et celui de sa femme Valérie, mais également celui de Claude Guéant et Thierry Gaubert. Ce dernier est l'autre proche de Nicolas Sarkozy dans le collimateur des juges.
S'il est aujourd'hui confronté au témoignage de sa femme sur son rôle financier lors de la campagne Balladur, Thierry Gaubert, ancien directeur de cabinet de l'ancien président des Caisses d'épargne, avait déjà subi les perquisitions de son domicile et de ses bureaux, le 5 juillet.
La police avait découvert à cette occasion des documents bancaires relatifs à un compte offshore ouvert aux Bahamas. Thierry Gaubert doit par ailleurs comparaître devant le tribunal correctionnel de Nanterre ces prochains mois dans une affaire de détournements présumés au 1% logement. Des faits commis alors qu'il était encore au cabinet du maire de Neuilly.
Les auditions et gardes à vue de Thierry Gaubert et Nicolas Bazire ouvrent un nouveau volet de l'affaire Takieddine. 
Politiquement explosif.

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