jeudi 27 janvier 2011

Sud-Ouest dimanche 23 janvier 2011
Éditorial du dimanche de Jean-Claude Guillebaud

Les clignotants s'affolent

Oh, certes, la France n'est pas la Tunisie, et il faut se garder de crier trop vite au feu.
Il n'empêche qu'on peut légitimement s'inquiéter de voir, ces jours-ci, tous les clignotants -
économiques, politiques, sociétaux - danser littéralement la sarabande. Un peu partout,
des signaux d'alarme s'allument, et même passent au rouge. Il y en a tant qu'on ne sait 
plus trop dans quel ordre les énumérer. Essayons.

Le plus redoutable, à terme, est sans aucun doute l'indignation du corps enseignant devant les
réductions d'effectifs et de crédits affectés à l'école. On n'en est plus à « dégraisser le mammouth »,
comme le disait l'ancien ministre Claude Allègre dans un accès de bouffonnerie. Nombre d'enseignants constatent aujourd'hui qu'on a gratté jusqu'à l'os, pour prolonger la douteuse métaphore.
Cela signifie qu'au nom de la rigueur on affaiblit pour longtemps le secteur qui fonde notre 
avenir et celui de millions d'élèves. Ces choix sont fous !

Sur le terrain de la sécurité, on voit bien que les rodomontades présidentielles ont été sans effet ni portée.
Les politiques brouillonnes que l'on a conduites - volonté obsessionnelle de faire du chiffre, mais 
réduction des moyens - n'ont pas freiné, bien au contraire, l'augmentation des violences contre 
les personnes. À l'évidence, cet échec angoisse les Français, et servira mécaniquement 
les desseins d'un Front national requinqué.

Mais d'autres secteurs, moins souvent cités, entrent aujourd'hui en ébullition. Je pense à la colère 
de la magistrature, que l'on malmène depuis des années à coup de lois sécuritaires bâclées
et de réformes démagogiques. Sans compter le mépris dont, à chaque occasion, l'exécutif accable le judiciaire. La situation devient grave. On pourrait faire le même diagnostic au sujet d'autres 
professions, comme celle d'infirmière. Là aussi couve un ras-le-bol qui peut exploser à tout moment. 

La compression de notre système de santé fait d'autant plus peine à voir qu'au même moment
éclate un nouveau scandale, celui du Mediator, qui laisse apparaître les relations pour le moins 
ambiguës qui unissent les décideurs politiques à l'industrie pharmaceutique, hyperprofitable et 
experte en lobbying. On peut comprendre que les Français soient désorientés, voire furieux.

Là aussi, les clignotants s'affolent.
 
À tout cela s'ajoutent quelques mauvaises nouvelles d'ordre plus général. Par exemple, la déglingue 
qui s'accélère à la SNCF. J'en ai déjà parlé dans cette chronique voici plusieurs mois, mais les 
choses s'aggravent à tel point qu'on voit apparaître ici et là une rébellion pacifique des usagers.

Nous payons le prix de vingt ou trente années de choix aveugles en faveur de la seule route, au 
détriment du rail. Les équipements ferroviaires sont à bout de souffle et, au lieu d'y remédier,
on annonce à grand son de trompe la création de nouvelles lignes. Mieux vaudrait sans doute
 faire fonctionner celles qui existent déjà.
C'est dans ce contexte que, sur un autre front, se révèlent les balourdises, voire l'irresponsabilité, 
de notre diplomatie. Je suis certain que la France aura énormément de mal à surmonter l'impopularité 
qu'elle s'est acquise en Tunisie, mais aussi dans l'ensemble du monde arabe, à cause de notre
soutien prolongé - jusqu'au-delà du « bout » - au système mafieux de l'ancien dictateur tunisien.

Faut-il se contenter de répondre que la gauche, sur ce point, n'avait pas fait mieux ?

Faut-il se consoler en notant que les autres pays européens se sont (presque) autant trompés que nous ? 

Je ne suis pas sûr que cela suffise. La France assume au Maghreb des responsabilités historiques particulières. 

Pareil dérapage diplomatique sera dur et long à rattraper.
Le temps se gâte. Croisons les doigts pour qu'une nouvelle tuile ne nous arrive pas la semaine prochaine 

sur la tête, en provenance cette fois de la Côte d'Ivoire.
Jean-Claude Guillebaud

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